L’exposition suisse Blumen für die Kunst montre de manière impressionnante que les fleurs sont bien plus qu’un simple élément décoratif. Dans les salles de l’Aargauer Kunsthaus, des interprétations florales entrent en dialogue direct avec des peintures, des sculptures et des installations. Le résultat est une exposition qui stimule non seulement le regard, mais invite aussi à réfléchir à la place et à la signification des fleurs dans notre société.

Les fleurs comme langage et comme interprétation

Selon le fleuriste Marcel Gabriel, les fleurs peuvent être bien plus qu’un cadeau classique. Elles peuvent devenir une nouvelle porte d’entrée vers des œuvres d’art existantes. Il a étudié l’œuvre de Roman Signer afin d’en traduire l’essence dans une création florale.

En traduisant les œuvres d’art en fleurs, en couleurs et en formes, une nouvelle couche d’interprétation apparaît, qui amène le public à regarder l’œuvre originale autrement.

« Dès que nous créons quelque chose qui dépasse le bouquet commercial ordinaire, l’art floral devient rapidement de l’art », affirme-t-il.

Les fleurs fonctionnent ainsi comme un véritable langage visuel. Tout comme la peinture, la musique ou la poésie, les compositions florales peuvent raconter des histoires, susciter des émotions et éveiller des souvenirs. Lorsqu’elles sont composées avec précision, les fleurs transmettent des messages à la fois subtils et puissants.

L’art floral comme forme d’art à part entière

L’exposition montre clairement que l’art floral ne peut plus être considéré aujourd’hui uniquement comme un artisanat ou une décoration. Le conservateur du musée Rudolf Velhagen le formule avec justesse :

« L’art floral est bien plus que de la décoration. Il est interprétation, dialogue et débat artistique. »

Cette dimension artistique se manifeste dans la manière dont les fleuristes participants se plongent dans l’univers des artistes et de leurs œuvres. Ils étudient le contexte, l’utilisation des matériaux et l’intention, avant de proposer une traduction personnelle, mais respectueuse. Ce processus est comparable à celui d’autres artistes qui réagissent à des œuvres existantes.

Une exposition qui invite à ralentir

En parcourant l’exposition, on remarque rapidement que les fleurs transforment l’espace. Elles ajoutent au contexte muséal des éléments de parfum, de texture et de temporalité. L’expérience devient ainsi moins distante et plus sensorielle que dans une présentation muséale classique.

Dans un monde où l’actualité et l’information nous submergent en permanence, un tel environnement offre un moment de calme rare. Velhagen y voit une force essentielle du projet :

« Les fleurs ne sont peut-être pas une solution aux problèmes de notre monde, mais elles nous rappellent que la créativité, la capacité de créer du nouveau, l’attention et la collaboration sont possibles. »

Les fleurs comme cadeau – pour tous

L’une des idées les plus fortes de Blumen für die Kunst est sans doute que les installations florales sont considérées comme « un cadeau pour nous tous ». Les œuvres sont temporaires, fragiles et non destinées à être possédées. C’est précisément ce qui leur confère une valeur particulière : elles n’existent que dans l’instant et sont partagées avec tous les visiteurs de l’exposition.

Cette idée prend une résonance particulière dans le contexte sociétal actuel. En période d’incertitude, de polarisation et de changements rapides, les fleurs constituent un symbole universel d’attention et de soin. Elles nous rappellent que beauté et fragilité vont de pair et que de petits gestes peuvent avoir un grand impact émotionnel.

Histoires personnelles et couches émotionnelles

De nombreuses interprétations florales portent en elles une dimension personnelle. La fleuriste Claudia Alijew décrit ainsi son installation, inspirée d’une œuvre de l’artiste Barbara Müller, décédée en 2023 (une œuvre carrée sans titre, aux couleurs lilas et jaune), comme un dernier salut. Les œuvres des deux artistes présentent des similitudes : une esthétique d’imperfection maîtrisée, marquée par les traces du travail.

De tels gestes montrent à quel point l’art floral peut être chargé d’émotion, au-delà de sa dimension esthétique.

D’autres participants utilisent les fleurs pour apporter de nouvelles significations à des œuvres existantes. Peter Schwitter, qui a interprété une peinture du constructiviste coloriste Richard Paul Lohse, souhaitait libérer les couleurs de leur « captivité » :
« Les couleurs de ce tableau semblent prisonnières – je voulais les libérer. »

En suspendant devant l’œuvre 200 œillets jaunes en longues guirlandes, il a créé une installation à la fois ludique et conceptuellement forte, rendant hommage à l’original tout en engageant un dialogue critique avec lui.

Nicolaus Peters, quant à lui, entre en dialogue avec l’œuvre Spaltkasten de Jean Pfaff — deux toiles placées face à face avec chacune une bande de lignes vivement colorées — en partant de la matérialité de la toile non traitée, qu’il associe à des fleurs aux couleurs éclatantes.

Un dialogue entre nature et abstraction

La tension entre formes organiques et art abstrait traverse toute l’exposition comme un fil conducteur. Les fleuristes répondent à la géométrie, aux aplats de couleur et à l’art conceptuel avec des matériaux vivants, qui poussent, évoluent et se fanent. Cette confrontation entre le permanent et l’éphémère confère à l’exposition sa dynamique particulière.

Certaines installations renforcent l’expérience sensorielle des œuvres en ajoutant des odeurs ou en introduisant du mouvement et du rythme grâce aux branches et aux fleurs. D’autres jouent avec l’ironie ou la critique sociale, par exemple en attirant l’attention sur le gaspillage dans l’industrie florale.

Une source d’inspiration pour l’avenir du secteur floral

Blumen für die Kunst montre la force de l’art floral lorsqu’il est abordé comme une forme de recherche artistique. Pour le secteur, c’est un signal important. Il confirme que les fleurs ne doivent pas seulement jouer un rôle décoratif, mais peuvent également porter une signification culturelle et sociétale.

L’exposition prouve en outre qu’un regard floral renouvelé peut aider le public à appréhender plus facilement l’art contemporain. En traduisant des œuvres en matériaux vivants, un pont se crée entre le musée et le visiteur, entre abstraction et expérience.

Des fleurs qui relient

Au final, Blumen für die Kunst montre que les fleurs rapprochent les gens. Elles créent des rencontres, des conversations et des moments d’émerveillement. En tant que médium artistique temporaire mais intense, elles démontrent que l’éphémère et la beauté ne s’opposent pas, mais se renforcent mutuellement.

Dans un monde complexe, souvent marqué par des nouvelles négatives, les fleurs agissent comme un contrepoids doux. Elles ne résolvent pas les problèmes du monde, mais elles nous rappellent ce qui est possible lorsque la créativité, l’attention et la collaboration occupent une place centrale. Et c’est peut-être précisément pour cela que les fleurs — dans un musée, dans un bouquet ou dans l’espace public — sont encore perçues comme un cadeau précieux.

Les fleuristes participants à l’édtion 2026 (de haut en bas, de gauche à droite):
Peter Schwitter, Buochs, Evelyn Krebs, Zürich, Annika Egger, Muri bei Bern,
Marianne De Tomasi, St. Gallen, Rémy Jaggi, Trélex, Nicolaus Peters, Berlin (D),
Samantha Bühler, Winterthur, Marie Bongard, Männedorf, Heidi Bisang, Solothurn, Andrea Lehmann, Solothurn, Marcel Gabriel, Sempach, Claudia Alijew Wüthrich, Seon, Annika Junghans, Basel, Melanie Schneider, Beringen, Kathrin Muggli, Hinwil, Foto: Alex Spichale Baden

Remerciements à Flowers-to-Arts ; copyright photos : David Aebi, Burgdorf